16 nov. 2009
Le Déchronologue -- Stéphane Beauverger
« À tous les buveurs de tafia et à tous ceux qui restent debout »
Au XVIIe siècle, sur la mer des Caraîbes, le capitaine Henri Villon et son équipage de pirates luttent pour préserver leur liberté dans un monde déchiré par d'impitoyables perturbations temporelles. Leur arme : le Déchronologue, un navire dont les canons tirent du temps.
Qu'espérait Villon en quittant Port-Margot pour donner la chasse à un galion espagnol ? Mettre la main, peut-être, sur une maravilla, une des merveilles secrètes, si rares, qui apparaissent quelquefois aux abords du Nouveau Monde. Assurément pas croiser l'impensable : un Léviathan de fer glissant dans l'orage, capable de cracher la foudre et d'abattre la mort !
Lorsque des personnages hauts en couleur, au verbe fleuri ou au rugueux parler des îles, croisent objets et intrus venus du futur, un souffle picaresque et original confronte le récit d'aventures maritimes à la science-fiction. De quoi être précipité sur ces rivages lointains où l'Histoire éventrée fait continûment naufrage, où les marins affrontent tous les temps. Car avec eux, on sait : qu'importe de vaincre ou de sombrer, puisque l'important est de se battre !
Henri Villon, capitaine flibustier français du XVII s'intéresse de près aux maravillas qui apparaissent dans les Caraïbes. On comprend vite que ces merveilles viennent d'un autre temps, que manifestement, elles ne sont pas venues seules et que tout ça va causer un beau bordel : chercher à réécrire l'histoire n'est jamais sans effet secondaire et le temps n'est pas du genre à se laisser faire. Et, sans le comprendre vraiment, Villon lui donnera un petit coup de main.
Nous voilà projeté dans les Caraïbes de la grande époque de la flibuste, où le monde était sous domination espagnole. Y'a du boulot là dessous, on sent que Stéphane Beauverger a du pas mal se documenter pour reproduire ces ambiances si finement, c'est agréable. Pour une fois, on ne se fout pas de la gueule de lecteur, on ne nous sert pas une énième déclinaisons des archétypes. Il y a les détails, le vocabulaire, le ressenti. Même lorsque l'on découvre, progressivement, ce que sont les maravillas, c'est fait par les yeux et les mots de Villon, des merveilles, que l'on ne comprend pas, mais qui ne sont ni magie, ni puissance divine. Juste des objets qui font des choses surprenantes.
L'écriture est tout en détails, c'est efficace, c'est beau. Il y a tout ce qu'il faut pour être dans le récit avec Villon - la douleur dans les geôles de Carthagène, l'émerveillement de la cité perdue dans le Yukatan, les relents de rhum et de tafia des bars de tortuga - sans se perdre dans d'interminable description.
Évidemment, on découvre toute cette histoire sans suivre le cours normal du temps, après tout, le livre s'appelle le Déchronologue, l'ordre déchronologique s'impose donc :) Une fois passé la première surprise, ça n'est pas désagréable, d'autant que chaque titre de chapitre contient la date, on peut donc facilement se repérer, moyennement un petit détour par le sommaire. Un petit peu de mémoire pour les noms des bateaux et de leurs équipages et le tour est joué. Si vous lisez le livre en 3 mois, ça peut poser problème. En deux semaines, ça n'en pose aucun. Cela rajoute également un certain nombre d'interrogation sur le déroulement de l'histoire : comment en est on arrivé là ? pourquoi ? Ça rajoute un peu de curiosité, si il en fallait :)
Si ça s'appelle le Déchronologue, ce n'est pas juste à cause de l'organisation du livre, c'est surtout parce que le temps joue un rôle important dans l'histoire. Mais là encore, on évite le cliché du "ta gueule, c'est un paradoxe temporel". Le temps, son écoulement, ses petits caprices, est un acteur important, mais ce n'est ni une excuse ni un prétexte pour faire n'importe quoi. C'est un traitement un peu plus original avec des canons qui crachent des minutes en place de leur boulet.
Petit détail amusant, on retrouve par ci par là, des clins d'œil plus ou moins évident aux légendes maritimes : le hollandais volant, le triangle des bermudes, les mystérieuses cités maya, et d'autres :)
Je regrette quelques typo dans le texte vraiment voyante[1].
Voilà un livre qui fait partie des rares "must have read" et que je recommande chaudement.
Et puis, un flibustier qui s'annonce par "Flow my tears" de John Dowland, ça a un petit quelque chose de plutôt classe non ?
Note : ce livre à obtenu le Grand Prix de l'Imaginaire 2010, et c'est bien mérité.
Merci à Marie pour cet excellent conseil.
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Notes
[1] oui, je sais, il y en a plein aussi dans mes chroniques, mais moi, je n'ai pas de correcteur :)
